Certaine paroles recueilles au Forum chrétien mondial résonnent encore.

Lors d’une séance plénière de partage et de questions, un homme d’environ 55 ans a pris le micro sans fil et s’est présenté selon les consignes. Pasteur africain-américain d’une petite communauté chrétienne aux Etats-Unis, il a témoigné d’une voix forte et alourdie de peine : « Cela fait 30 ans que nous attendons d’être invités…30 ans que nous attendons de la visite… 30 ans… Pourquoi cela n’arrive-t-il pas ?!  Et pourtant nous attendons encore … »

C’était la dernière question de la séance. A suivi un silence palpable, face à la plaie ouverte, l’examen de conscience.

En 1960, Dr Martin Luther King Jr a déploré  une tragédie honteuse : que le dimanche matin à 11 h 00 soit l’heure où la ségrégation est la plus marquée dans l’Amérique chrétienne.  En 2018, en Amérique comme ailleurs, le dimanche matin à 11 h 00, on se rassemble encore trop souvent qu’entre semblables. Le corps ecclésial porte aussi les stigmates de la ségrégation.

Le cri du pasteur a encore retenti au retour de Bogotá, à ma descente de l’avion à Paris, quand j’ai appris le décès, survenu le 28 avril 2018, du théologien américain James H. Cone, fondateur de la théologie noire de la libération, pasteur et professeur à l’Union Theological Seminary. Bien qu’adulé après sa mort, il fut détesté par certains au cours de sa vie, tout comme Dr King, pour sa voix prophétique : à la publication de son œuvre La croix et l’arbre à lyncher en 2012, il reçut des menaces de mort.

En 2010, James Cone a reçu un doctorat honoris causa de l’Institut Protestant de Paris.

Il concluait sa leçon académique ainsi

 « D’habitude, le peuple qui n’a jamais été lynché par un autre groupe comprend difficilement   pourquoi les Noirs veulent rappeler aux Blancs leurs atrocités. Pourquoi les rappeler ? N’est-ce pas mieux d’oublier ? Absolument pas ! L’arbre du lynchage est une métaphore de la crucifixion du peuple noir d’Amérique. C’est la vitrine qui montre le mieux la signification théologique de la croix des chrétiens aux États-Unis. En ce sens, les Noirs sont des figures  du Christ, non seulement parce que nous le voulons, mais parce que nous n’avons pas eu le choix d’être lynchés, tout comme Jésus n’a pas eu le choix de son chemin vers le Calvaire. Jésus ne voulait pas mourir sur la croix et les Noirs ne voulaient pas être pendus à l’arbre à lyncher. Mais les forces diaboliques de l’Empire romain et de la suprématie blanche en Amérique le voulaient. Cependant, Dieu prit en son moi divin le mal de la croix et de l’arbre à lyncher, et transforma les deux dans la beauté triomphante du divin. Si l’Amérique a le courage d’affronter, avec repentance et réparation, l’immense péché et l’héritage continu de la suprématie blanche, il y a de l’espoir par-delà la tragédie. »

Cet espoir, par-delà, c’est bien pour cela que le pasteur et sa congrégation attendent, toujours et encore, comme et avec tant d’autres, Celui qui vient.

Petite-fille de Blancs, de la campagne, du Sud des États-Unis, j’ai été prise malgré moi par son appel, comme Simon de Cyrène, tiré de la foule,  pour porter la charge de l’arbre à lynchage, derrière Jésus, à la lueur d’une transfiguration qui tarde.

Nous prions avec eux et pour eux : maranatha, Seigneur, viens-nous visiter.